Citizen Kane: l’énigme du bouton de rose (The Rosebud)

                                                            CITIZEN KANE 

                                     L’énigme du bouton de rose (The Rosebud)

                                                               Guillaume Vidal

Les derniers souffles de l’homme, pour accompagner les derniers mots, l’ultime geste aussi, peut-être ceux les plus significatifs de l’existence, surgis de l’inconscient et pourtant la condensant avec tant de justesse…

Orson Welles incarne un citoyen marquant de son époque, à travers une biographie formant le cycle de vie de son enfance à sa mort, en passant par les succès de carrière. Très vite, l’envole donne lieu à la réussite provoquant le feu médiatique, de la critique, mais aussi de l’admiration. Il occupe une place prépondérante parmi ses concitoyens. La fulgurance de l’action et ses aboutissements dépassent la compréhension de leur genèse. L’essentiel ne semble, de toute façon, pas ici, mais dans l’expansion plutôt : l’accumulation sans fin, tant matérielle et financière que psychologique dans les différentes sphères de sa vie professionnelle et privée. L’appropriation d’objets, la prise de possession de sociétés de presses, son accession à un certain pouvoir dans la société, l’emprise sur le destin de son entourage tout au long de sa vie, marquent de son empreinte la vie de cet homme.

Un cycle de vie balisé tout d’abord par une scène brève et banale d’enfance, sous forme d’élan, et à valeur de fil de rouge : la trivialité d’une scène aiguisée, du petit Kane jouant à la luge, près de la maison familiale, et réclamant l’attention de sa mère occupée à régler la séparation d’avec le père, dont l’effacement et le semblant d’autorité apparaissent flagrants. La transmission au futur colosse et son empreinte indélébile sera maternelle. Mais elle sera aussi l’éternelle faiblesse. La force d’un moment cristallisé à jamais dans l’esprit de l’enfant : le sarcasme de la vie se déroulant à cheval sur le pan du plaisir de jouer, suscitant l’admiration de sa mère et celui de la gravité de l’histoire à jamais scellée du couple parental, le premier servant peut être l’assimilation de l’autre. Le bouton de rose, apposé sur sa luge, devient emblème de l’impression à jamais gravée dans son imaginaire pour servir d’impulsion à la trajectoire.

Nous retrouvons Kane à l’apogée de sa vie, dans sa prestigieuse propriété, au moment où tout semble acquis, conquis. Une irrémédiable discorde anime son couple. Tel le facteur humain résistant à toute tentative de maitrise, la controverse a raison du tout réalisable. Le départ de son épouse déchaine sa colère envers le lieu de vie et de presque tous les objets lui ayant appartenus. La rage de l’emportement se situe à la hauteur de son investissement débordant. Dans le chaos de la chambre de la femme aimée, et sous le regard des hommes de maisons pétrifiés, Kane identifie, extrait et conserve une boule de verre représentant le décor d’une maisonnette enneigée.  Dans le verre poli de l’objet de la compagne de vie, se réverbère le souvenir de la maisonnette de la prime enfance ferment de l’amour maternelle.

Puis, le dernier effort de sa vie, à hauteur de mort : conserver auprès de lui la boule de verre qui renferme la maisonnette enneigée. Ce lieu si particulier dans le ressenti d’une expérience personnelle encore tellement vivace. C’est, par la force des choses, en dehors de toute volonté et de toute conscience, que l’enjeu majeur de l’homme  se résout finalement. Une vie de persistance à tenir, à garder, à conserver, mise à néant par le lâcher et l’éclatement final de la boule de verre hautement symbolique.  A ce dernier acte, il prononce son dernier mot : « Rosebud ». Et Voici que le signifié originel se révèle par l’ultime association de l’objet, du geste et du mot.

Le champ de la caméra se referme comme il s’était initialement ouvert sur la propriété, défiant la mise en garde « No trepassing », comme une relative tentative de percer le mystère singulier agissant.

L’opacité d’une vie rendue partiellement accessible, à l’insu du personnage principal, à travers le film de sa vie, renforce, d’un premier abord et tout autant l’impression de nébulosité de la vie : le surlignement de l’écart entre la vie et l’appréhension de ses enjeux qui échappent, le sens et l’engourdissement final, la révélation dans l’après coup, dans le regard jeté en arrière, celui fictivement permis par la caméra. Dans la focale omnisciente, la vie de l’homme se consume, l’objet parmi la multitude, et son emblème, traces des prémices de la vie, empreinte évaporée, s’embrase à jamais.

The Rosebud, le fil rouge, telle la corde vitale qui sécrète furtivement la sève de la vie, qui renferme tant de significations agissant l’être, rendu si proche de tous par le feu des projecteurs et si loin aussi…

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