Citizen Kane: l’énigme du bouton de rose (The Rosebud)

                                                            CITIZEN KANE 

                                     L’énigme du bouton de rose (The Rosebud)

                                                               Guillaume Vidal

Les derniers souffles de l’homme, pour accompagner les derniers mots, l’ultime geste aussi, peut-être ceux les plus significatifs de l’existence, surgis de l’inconscient et pourtant la condensant avec tant de justesse…

Orson Welles incarne un citoyen marquant de son époque, à travers une biographie formant le cycle de vie de son enfance à sa mort, en passant par les succès de carrière. Très vite, l’envole donne lieu à la réussite provoquant le feu médiatique, de la critique, mais aussi de l’admiration. Il occupe une place prépondérante parmi ses concitoyens. La fulgurance de l’action et ses aboutissements dépassent la compréhension de leur genèse. L’essentiel ne semble, de toute façon, pas ici, mais dans l’expansion plutôt : l’accumulation sans fin, tant matérielle et financière que psychologique dans les différentes sphères de sa vie professionnelle et privée. L’appropriation d’objets, la prise de possession de sociétés de presses, son accession à un certain pouvoir dans la société, l’emprise sur le destin de son entourage tout au long de sa vie, marquent de son empreinte la vie de cet homme.

Un cycle de vie balisé tout d’abord par une scène brève et banale d’enfance, sous forme d’élan, et à valeur de fil de rouge : la trivialité d’une scène aiguisée, du petit Kane jouant à la luge, près de la maison familiale, et réclamant l’attention de sa mère occupée à régler la séparation d’avec le père, dont l’effacement et le semblant d’autorité apparaissent flagrants. La transmission au futur colosse et son empreinte indélébile sera maternelle. Mais elle sera aussi l’éternelle faiblesse. La force d’un moment cristallisé à jamais dans l’esprit de l’enfant : le sarcasme de la vie se déroulant à cheval sur le pan du plaisir de jouer, suscitant l’admiration de sa mère et celui de la gravité de l’histoire à jamais scellée du couple parental, le premier servant peut être l’assimilation de l’autre. Le bouton de rose, apposé sur sa luge, devient emblème de l’impression à jamais gravée dans son imaginaire pour servir d’impulsion à la trajectoire.

Nous retrouvons Kane à l’apogée de sa vie, dans sa prestigieuse propriété, au moment où tout semble acquis, conquis. Une irrémédiable discorde anime son couple. Tel le facteur humain résistant à toute tentative de maitrise, la controverse a raison du tout réalisable. Le départ de son épouse déchaine sa colère envers le lieu de vie et de presque tous les objets lui ayant appartenus. La rage de l’emportement se situe à la hauteur de son investissement débordant. Dans le chaos de la chambre de la femme aimée, et sous le regard des hommes de maisons pétrifiés, Kane identifie, extrait et conserve une boule de verre représentant le décor d’une maisonnette enneigée.  Dans le verre poli de l’objet de la compagne de vie, se réverbère le souvenir de la maisonnette de la prime enfance ferment de l’amour maternelle.

Puis, le dernier effort de sa vie, à hauteur de mort : conserver auprès de lui la boule de verre qui renferme la maisonnette enneigée. Ce lieu si particulier dans le ressenti d’une expérience personnelle encore tellement vivace. C’est, par la force des choses, en dehors de toute volonté et de toute conscience, que l’enjeu majeur de l’homme  se résout finalement. Une vie de persistance à tenir, à garder, à conserver, mise à néant par le lâcher et l’éclatement final de la boule de verre hautement symbolique.  A ce dernier acte, il prononce son dernier mot : « Rosebud ». Et Voici que le signifié originel se révèle par l’ultime association de l’objet, du geste et du mot.

Le champ de la caméra se referme comme il s’était initialement ouvert sur la propriété, défiant la mise en garde « No trepassing », comme une relative tentative de percer le mystère singulier agissant.

L’opacité d’une vie rendue partiellement accessible, à l’insu du personnage principal, à travers le film de sa vie, renforce, d’un premier abord et tout autant l’impression de nébulosité de la vie : le surlignement de l’écart entre la vie et l’appréhension de ses enjeux qui échappent, le sens et l’engourdissement final, la révélation dans l’après coup, dans le regard jeté en arrière, celui fictivement permis par la caméra. Dans la focale omnisciente, la vie de l’homme se consume, l’objet parmi la multitude, et son emblème, traces des prémices de la vie, empreinte évaporée, s’embrase à jamais.

The Rosebud, le fil rouge, telle la corde vitale qui sécrète furtivement la sève de la vie, qui renferme tant de significations agissant l’être, rendu si proche de tous par le feu des projecteurs et si loin aussi…

Sous les pavés de « La Dispute », la plage…

Une interrogation insistante s’incruste en moi, suite à l’écoute répétée de l’émission de France Culture animée chaque soir de la semaine de 21h à 22h par Arnaud Laporte : La Dispute.

Rappelons-en brièvement le principe : des chroniqueurs, spécialisés dans un champ disciplinaire, celui auquel s’associe la soirée (arts de la scène le lundi, , cinéma le mardi, arts plastiques le mercredi, musique le jeudi, littérature le vendredi) commentent les œuvres ou spectacles choisis en confrontant leurs point de vue.

Pour la dernière émission littéraire précédant la grille d’été (séance du 1/7/2016), Arnaud Laporte a demandé à ses critiques (Eric Loret, Elisabeth Franck-Dumas, Florent Georgesco, et Philippe Chevilley) de choisir un « livre pour l’été », dans le cadre lénifiant des « conseils pour l’été » (sic). On apprend d’emblée, avant la dissection des quatre ouvrages présentés, que ceux-ci sont des pavés (1 134 pages pour « Chronique des sentiments » d’Alexander Klugge (POL), 500 pages pour « A la lumière de ce que nous savons » de Zia Haider Rahman (Bourgois), 464 pages pour « Le Géant enfoui » de Kazuo Ishiguro (Folio) et 200 pages seulement pour « Souvenirs d’un mariage » de Louis Begley (Piranha). Avec son humour habituel, Arnaud Laporte fustige son erreur, ces « pavés » (pour trois d’entre eux) n’ayant pu faire l’objet d’une lecture intégrale par l’ensemble des critiques. Peut-être aurait-il dû – a priori – fournir une consigne claire à ses collègues et amis. Lorsque la parole est donnée à Eric Loret pour son éclairage sur la « Chronique des sentiments », le critique indique que cet ouvrage peut être lu comme un livre de plage où l’on picore, comme s’il fallait identifier le lecteur potentiel à un flemmard soumis sans doute au farniente de l’été ou à la fragmentation d’un quotidien livré aux multiples injonctions de la société marchande… (les deux facettes d’une même réalité identifiées comme telles par Henri Lefebvre si peu ridé par le temps…).

A la sixième minute de l’émission, Arnaud Laporte fait remarquer à Eric Loret qu’il ne faut pas placer les mains trop près du micro, faute de quoi l’auditeur sera gêné dans son écoute. De précieuses minutes de débat tombent ainsi à la trappe.

Confirmation : à la dix-septième minute, Arnaud Laporte diffuse une chanson, vite interrompu, « le programme étant chargé, il ne faut pas s’attarder », précise l’animateur.

On m’aura compris : de la dénomination « Conseils pour l’été » (la littérature se déclinant, comme chacun sait, sur les saisons du calendrier) au « jeu de La Dispute » de la cinquante-cinquième minute, le glissement complaisant vers ce que d’aucuns appelèrent « la société du spectacle » ou « la futilité ludique face au tragique de l’identité » (Baudrillard) s’affirme. Un regret : on ne saura pas combien de fois, au cours de la saison, Antoine Guillot aura prononcé la fatidique phrase : « Bonsoir, Arnaud, Bonsoir à tous » (28e minute).

Didier Paquette

La métaphore des oiseaux

LA METAPHORE DES OISEAUX

Approche psychanalytique du film « Les Oiseaux » d’Alfred Hitchcock

Guillaume VIDAL

 

A la recherche d’ « Inséparables », Mitch, rentre en contact avec Melanie, dans une animalerie de San Francisco. Comme une tentative vaine, ou dans l’idée de faire advenir un destin impossible à prendre en main, il repart. Mais, attirée par ce quarantenaire, Melanie se lance à sa recherche. Retrouvant sa trace sur la presqu’ile de Bodega Bay, elle va faire « effraction » dans sa vie. Une vie organisée autour de sa mère et de sa sœur de 20 ans sa cadette et en âge d’être sa fille.

Ainsi, alors qu’une idylle aurait pu naitre tout naturellement, comme dans n’importe quel film, celui-ci met en lumière un scénario tout autre : nous découvrons ainsi le balbutiement de cette famille dont chacun des membres représente une génération différente, entretenant un flou sur leur position et laissant suggérer une redistribution possible des places (Mitch est-il le Père de cette jeune fille ?).

Le spectateur devient alors l’observateur d’un malaise qui s’installe dans la petite famille, comme il a dû s’instaurer quand la maitresse d’école a entretenu une relation avec Mitch quelques années auparavant, jusqu’à la rupture du lien entre eux. Ce malaise ne semble qu’être une répétition du passé. Une répétition dont l’origine semble issue de la relation forte entre la mère et son fils. Leurs actes démontrent que chacun d’eux est dans l’incapacité d’en faire autre chose, de la dépasser. Malgré ses tentatives, Mitch ne semble pas pouvoir donner accès à l’établissement d’une relation durable avec une autre femme que sa mère. La relation dont fait état la maitresse d’école auprès de la femme en est le témoignage du passé.

Dans le présent de la narration, la relation mère/fils est à nouveau remise en question : l’homme jusque-là dévoué à sa mère, se tourne vers Melanie pour laquelle il éprouve de grands sentiments. La mère, de son coté, observe les mouvements sentimentaux de son fils et laisse apparaitre dans l’interaction avec l’inconnue, les indices de son bouleversement.

Mitch, homme de droit, semble perpétuer la situation familiale restant dans le sillon des règles établies. Son destin semble surdéterminé par les désirs parentaux desquels il ne peut se défaire. Il n’en déroge pas, jusqu’à se situer dans le respect du désir maternel. Il apparait dans l’incapacité de donner accès à un autre désir qu’au désir maternel. L’absence d’un père disparu le fait, pourtant simultanément, accéder à une place certainement désirée, mais jusque-là inaccessible.

Dans l’attente, chacun dans le silence de l’incompréhension d’un destin qui s’acharne, un nouveau personnage constitue l’indice d’une autre lecture possible. La réalisation offre au spectateur un plan triangulaire de la mère, son mari disparu (en portrait) et de Mitch. Le portrait du père surplombant Mitch, met le père et le fils en position identique. Toutefois la position semble toujours aussi inaccessible. L’impossible engendrement généalogique de lui-même barre tout désir possible. Et pourtant, il est là, l’homme de la maison, tourné vers sa mère, et éduquant sa petite sœur. Les rôles apparaissent comme redistribués. Ces rôles sont si contingents au désir et si inaccessibles à la fois, si peu dicibles et peu représentables, et donc si difficiles à incarner pour lui et sa mère.

Et dans ce contexte, les attaques des oiseaux sont à la hauteur de la force de l’effraction de cette femme dans la vie du couple mére/fils. Il en ressort que ces attaques sont aussi inexplicables que le malaise qui survient dans cette famille à l’arrivée de cette femme.

Les inséparables sont, semble-t-il, le symbole de la relation fusionnelle mère/fils. Ils sont les objets centraux (Mac Guffin) d’Hitchcock tout au long du film. Ces inséparables sont enfermés dans la cage qui les maintient entre eux, symbole de ces personnages, mûs par la force de l’inconscient, dans l’impossibilité d’élaborer la situation. Fermée du dedans et du dehors : toutes intrusion d’une autre dans leur sphère n’est que drame vécu de la force d’une effraction autant psychique que visuelle et présentielle. Alors que les oiseaux tentent, irrationnellement de pénétrer dans la maison de la petite famille, Mitch renforce les protections sommaires. En arrière-plan, Melanie et la mère observent. L’effraction psychique (délimitée par l’esprit de chacun mais aussi par l’inconscient collectif) dénuée de sens, se rejoue dans la présence physique des personnages situés dans l’espace délimité de la maison, elle-même attaquée par une intrusion sauvage et tout aussi inexplicable. La réalisation propose un plan tridimensionnel pour marquer le paroxysme du drame familial qui se joue.

Mais l’effraction des oiseaux a aussi valeur de projection de l’incompréhension des personnages sur celle des agissements des oiseaux. Ils se protègent d’un extérieur qui les agresse, sans percevoir les enjeux propres à chacun.

Plus tôt dans le film, le survol des oiseaux sur la petite ville de Bodega Bay, marque la puissance immanente, terrain favorable à l’écho d’enjeux psychiques très personnels. Le débat entre les villageois est en ce sens, très significatif. Chacun y va de son interprétation : l’intervention divine, une volonté animale révélée, jusqu’à la mise en cause de Melanie, l’étrangère du village, l’incarnation du mal qui porte préjudice à la communauté presqu’insulaire. Tous semblent pris dans l’impossibilité d’émerger au-delà du malaise, de symboliser cette situation apocalyptique.

Nous flirtons constamment entre une interprétation irrationnelle d’une prédestination de la petite ville et le vide de l’inexplicable. C’est dans l’interstice de ce destin insaisissable que l’insertion des projections personnelles est rendue possible. L’inexplicable favorise l’écho névrotique de tous. Chacun cherche dans l’irrationnel ce que renferme pourtant l’énigme personnelle. Cette énigme reste dans l’ombre de l’interprétation surnaturelle.

Nous percevons alors la fine ligne de basculement possible entre la croyance en l’immanence d’une toute puissance inconnue et la force d’un inconscient qui reste à percer à l’œuvre chez tous.

La fin du film nous laisse dans l’incertitude d’un avenir où tout est encore possible. Le phénomène invite la petite famille à un déplacement forcé avec Melanie, blessée en voulant protéger la maison.

Par cet acte, Melanie change-t-elle de statut vis-à-vis du clan familial ? A-t-elle passé l’épreuve d’intégration ? Ou est-ce par l’opposition à un extérieur menaçant que les liens se retissent ? Un autre avenir est-il possible ? La place de chacun peut-elle vraiment être redistribuée en se projetant sur l’extérieur ?

Enfin, le spectateur pris dans le scénario inattendu peut-il rester indifférent à la trame voulue par le réalisateur. Il est questionné sur la compréhension symbolique de ce film ce qui offre un 4eme plan d’analyse possible, les trois autres étant la dimension intrapsychique, intersubjective et l’écho fourni par les oiseaux à ces deux-ci.

La réalisation laisse le spectateur à sa REflexion en résonance à sa propre vie …

Que du bonheur, et après ?!

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Que du bonheur, et après ?!

Dr. Sebastien Poulain

 

 

 

Table des matières

 

 

Table des matières. 1

Introduction. 1

Le bonheur traditionnel et moderne face au « Que du bonheur ». 2

Le « Que du bonheur » d’internet 4

Le « Que du bonheur » comme « prophétie auto-réalisatrice ». 6

Le « Que du bonheur » comme « lieu commun ». 10

Conclusion. 14

 

 

 

 

 

Introduction

 

Éric Chauvier est l’auteur de Que du bonheur publié chez Allia le 21 août 2009. Présenté comme un roman, son propos part d’un souvenir de l’expression « Que du bonheur » que prononçait à loisir son ex-petite amie, et qui avait pour effet de l’irriter fortement. Pourquoi cette irritation ? Le bonheur n’est-il pas un objectif universel même s’il prend de très diverses formes ? Pourquoi n’aurait-on donc pas le droit de revendiquer son bonheur quand on croit parvenir à l’atteindre ? Y a-t-il de bonnes et mauvaises façons d’exprimer son bonheur ?

En réalité, ce que semble vouloir critiquer Éric Chauvier est moins les modalités d’accès au bonheur que les modalités d’expression de celui-ci et ce que ces modalités veulent dire de la société contemporaine.

Il s’agira donc ici de réfléchir sur Que du bonheur à travers l’expression « Que du bonheur », de la revisiter, de la critiquer, de la contextualiser, d’expliquer les raisons de son existence, de comprendre sa signification, mais aussi de saisir l’intérêt et les apports de l’ouvrage, voire de s’en inspirer.

Plutôt que de se mettre dans une position d’opposition critique frontale par rapport à cette expression comme le fait de façon un peu méprisante et simpliste Éric Chauvier, nous essayerons de comprendre le point de vue de la personne qui utilise cette expression.

Nous allons dans un premier temps voir quelle place prend l’expression « Que du bonheur » par rapport aux définitions du bonheur traditionnelles et modernes. A titre d’expérimentation numérique, nous chercherons ensuite le « Que du bonheur » dans l’internet contemporain pour voir si ce nouveau média a corrompu le bonheur. Nous verrons en quoi l’expression « Que du bonheur » ressemble à la fois à une « prophétie auto-réalisatrice » et à un « lieu commun ». Enfin, nous conclurons par une critique de l’ouvrage.

 

 

Le bonheur traditionnel et moderne face au « Que du bonheur »

 

Eric Chauvier s’interroge sur la possibilité que ce type d’expression existe. Mais cet anthropologue-écrivain ne s’intéresse pas à cette expression en particulier qui mérite peut-être notre attention en attendant qu’un dictionnaire sur ce type d’expression apparaisse[1]. Éric Chauvier se plaint souvent de l’absence de contextualisation du langage contemporain. Il parle de « langage du bonheur sans contexte ». Mais il ne le fait justement peut-être pas assez à propos de cette expression à laquelle il a, pourtant, décidé de s’attaquer[2]. Faisons des hypothèses sur les différentes sources d’irritation possibles dans l’expression « Que du bonheur » :

 

-1) Une partie de ce qui peut apparaître méprisable dans l’expression « Que du bonheur » est l’aspect constructif de ce bonheur. Il semble que le bonheur des « Anciens » devait arriver de façon imprévisible, instantané, soudain, inattendu, presque magique. On pouvait l’attendre et l’espérer, mais il ne dépendait pas de nous, ou pas uniquement de nous, mais de la « contingence » dont parlait Aristote. Il s’agissait d’un miracle qu’il fallait apprendre à apprécier à sa juste valeur, comme un certain Marcel Proust savait apprécier sa fameuse madeleine.

Or, c’est bien dans la modernité ou postmodernité qu’ont été mises en place des industries qui fabriquent de façon artificielle, automatisée et illimitée à toute heure de la journée et de la nuit, dans toutes les parties du monde, pour tout type de personne, à tous les prix du divertissement, de la jouissance, du bonheur.

Mais peut-on à ce point opposer les « modernes » et les « classiques » alors que les philosophes et les religieux nous ont asséné pendant des siècles leurs définitions du bonheur et donné leurs petites recettes[3] magiques, tout en se contentant de leur libido sciendi qui consiste à désirer appréhender la vérité par la raison[4]. Aujourd’hui, il existe donc des guides, des dictionnaires, des méthodes, des émissions de radio et de télévision, des sites internet, des fictions, des objets, des aliments, des stages pour apprendre à atteindre et gérer le bonheur. Il semble qu’aucune recette miracle n’ait véritablement émergé mais que l’espoir d’en construire une soit toujours aussi présent.

 

-2) Cette problématique de la construction du bonheur rejoint celle de la matérialité du bonheur. Chez les anciens le bonheur était quelque chose de non matériel puisqu’il s’agissait d’atteindre un idéal, une idée, c’est-à-dire une définition du bonheur. Condition sine qua non pour que ce bonheur – « l’extase des chrétiens » (Chauvier, p19) – soit « vrai, profond et durable » et non « surfait, virtuel, mensonger » comme l’explique Bertrand Colpier de TopChrétien[5]. Le dualisme cartésien et le christianisme faisaient la démonstration de la supériorité de la pensée sur le corps, de l’esprit sur la matière et de la divinité sur l’humain. Le bonheur était d’autant plus inaccessible au commun des mortels qu’il était une idée à laquelle peu d’êtres pouvaient, comme Bouddha, « s’éveiller ».

La question est de savoir si le « renversement des valeurs » opéré par la modernité a pu rendre le bonheur plus accessible du fait de la reprise en main de nos corps pour l’atteindre. Le capitalisme, le libre marché, l’industrialisation, l’internationalisation font de notre monde le paradis du matérialisme qui règne sans partage dans tous les lieux et à tout moment. Les conditions sont réunies pour une jouissance perpétuelle à condition d’avoir les moyens socio-économiques de participer au système car le bonheur a dorénavant un prix puisqu’il est matérialisé, fabriqué, industrialisé. « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique » (Walter Benjamin) peut être alimentaire, visuelle, radiophonique, musicale, cinématographique…, elle est en tout cas devenue une composante essentielle du bonheur de nos contemporains.

Il n’empêche que le bonheur qui est issu de ces œuvres dépend moins de la matérialité de ces œuvres que du sens qu’elles portent et du sens que nous leur donnons. Or, ce sens ne va pas de soi, il peut-être subtile, culturel, intellectuel à l’image du vin qui est d’autant plus apprécié que son mode de production est connu et que notre palais gagne en précision et expérience. Inversement nos ancêtres ne nous ont pas attendus pour participer aux bacchanals, orgies, repas gargantuesques, bals et autres carnaval. Enfin, le matérialisme avait ses défenseurs dès l’antiquité, à l’image des présocratiques Héraclite, Démocrite, Leucippe, Diogène, Épicure, Lucrèce.

 

-3) Autre chose peut être irritant dans l’expression « Que du bonheur », c’est le fait de vouloir convaincre les autres de ce qu’est le bonheur, de comment il doit être vécu, à quel moment, où… alors que le bonheur est traditionnellement vécu librement. C’est la « liberté des modernes », dont parlait Benjamin Constant, de vivre son bonheur où, quand et comment on veut. C’est même la « liberté des modernes » que de décider d’être heureux ou de ne pas l’être. Il est possible de trouver du bonheur dans son malheur et d’être malheureux alors que toutes les conditions semblent remplies pour le bonheur. Rien ne peut obliger quelqu’un à être heureux. Rien n’est plus opposé au bonheur que la contrainte, y compris la contrainte au bonheur car « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Chacun doit pouvoir vivre son bonheur comme il l’entend sans forcément en rendre compte aux autres, sans forcément les remercier, sans forcément être redevable. Il s’agit de « jouir sans entraves » comme le proposait l’Internationale situationniste.

Oui, mais c’est oublier que depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui nous avons passé notre temps à rechercher des méthodes pour accéder au bonheur. Et nous avons passé notre temps à écouter des personnes qui semblaient savoir mieux que nous ce qu’était le bonheur. Le bonheur n’a cessé d’être idéalisé, philosophé, représenté, raconté, montré, acheté, contractualisé, imposé, légalisé… par toutes sortes d’institutions (politiques, religions, association, sociétés commerciales, sectes…) et de personnes (écrivains, philosophes, maitres spirituels, leaders politiques…). A chaque moment de sa vie, depuis sa naissance, chacun apprend ce qu’est le bonheur, à quelle condition il peut être obtenu, comment le vivre, comment le faire durer, comment le reproduire, comment aider les autres à l’obtenir… Si la définition du bonheur change selon les époques, les lieux, les familles… et s’il existe la plupart du temps différentes façon d’être heureux, les chemins semblent tout de même en partie balisés. Et ils le semblent d’autant plus depuis l’arrivée du capitalisme, de la mondialisation, du développement des technologies de l’information et de la communication… Depuis l’imprimerie, et a fortiori depuis les médias de masse, la définition du bonheur est écrite ou représentée partout suite à des consensus nationaux et internationaux propagés par les supports médiatiques : livres, journaux, radios, télévisions, sites internet, réseaux sociaux numériques… Nous sommes confrontés aux bonheurs mais aussi aux malheurs des autres, que ces derniers soient éloignés ou proches, en permanence volontairement ou involontairement. Pensons par exemple aux chaines d’information continue nationales ou internationales qui décorent tant de cafés, bars, brasseries, hôtels… Le bonheur moderne serait donc plus que jamais obligatoire et fortement délimité. Il apparaît impossible, inadmissible, inexcusable, insupportable de ne pas trouver de quoi faire son bonheur compte-tenu de l’accumulation de toutes ces strates de définition du bonheur.

 

-4) L’expression « Que du bonheur » peut aussi nous énerver car elle tend à nous faire penser que le bonheur ne peut être que collectif. En effet, le « Que du bonheur » semble tout englober ou englober tout le monde. La personne qui dit « Que du bonheur » incite les personnes qui l’écoutent à se positionner, voire à ressentir identiquement le bonheur. Pourtant, le bonheur est traditionnellement vécu individuellement. Le bonheur est une notion et un vécu trop subjectif, trop personnel pour que le même bonheur soit vécu simultanément par d’autres personnes, ensemble. Le bonheur est trop intime pour qu’il soit similaire, y compris chez deux personnes qui s’aiment par exemple.

Mais en regardant bien le « bonheur » des « anciens » comme des « modernes », il a rarement été purement individuel. Il passe par les autres, dépend des autres, est vécu par les autres. Aristote a fait référence aux ermites pour mieux nous faire comprendre que nous étions des citoyens, des hommes de la cité, des « animaux politiques », et que notre bonheur passait par la collectivité. Même les artistes qui peuvent avoir des rapports complexes avec le bonheur et avec la société (Pensons aux poètes romantiques.) rencontrent souvent leur bonheur par la société, c’est-à-dire par la reconnaissance de leur travail au sein d’une partie de la société (le public, les critiques, les journalistes, les éditeurs, les autres écrivains, leurs amis, leur famille). Mais admettons que si les hommes vivent en société, ils ont besoin de garder leurs distances comme les fameux porcs-épics d’Arthur Schopenhauer car l’homme reste un « loup pour l’homme » selon Thomas Hobbes.

 

 

Nous venons de contextualiser l’expression « Que du bonheur » à travers les définitions traditionnelles et modernes, tentons de voir ce qu’elle devient dans ce qui symbolise la société contemporaine : internet.

 

 

Le « Que du bonheur » d’internet

 

Pour avoir un autre éclairage sur « Que du bonheur » à l’époque des algorithmes, du big data et des réseaux sociaux numériques, regardons ce qu’Internet, média de la modernité ou plutôt de la posmodernité[6] par définition, nous dit de cette expression. En faisant une recherche via un « moteur de recherche » développé par l’entreprise Google en tapant « Que du bonheur » en août 2014, on s’aperçoit, sur les dix premiers résultats, que l’expression fait référence à :

 

– une série télévisée française « Que du bonheur ! » en 125 épisodes de trois minutes diffusée du 7 janvier 2008 au 25 juin 2008 sur TF1 et dont l’encyclopédie Wikipedia fait la publicité (http://fr.wikipedia.org/wiki/Que_du_bonheur_!) : « La série met en scène une famille recomposée. Tous les épisodes se déroulent dans la cuisine de la famille. La particularité de la série est qu’un des personnages donne la réplique finale « Que du bonheur ! » pour terminer un épisode. »,

– puis deux liens hypertextes vers des vidéos de la série qu’il est possible de regarder sur le site web d’hébergement de vidéos Youtube (qui appartient à Google),

– une page Facebook (https://fr-fr.facebook.com/pages/Que-du-bonheur/358865770911445) que 8 181 internaute aiment, dont 9 089 parlent, qui diffuse différentes recettes de bonheur et qui se présente ainsi « Le partage est la clé de la solidarité : beaucoup de positif, de spiritualité, de bien être, de paix et d’amour pour illuminer vos journées »,

– un site internet de rencontre (http://www.que-du-bonheur.fr/) « Que ce soit pour une rencontre amoureuse, une amitié, pour discuter, pour délirer, pour chanter ou autres »,

– une association (http://www.cekedubonheur.fr/) qui aide l’hospitalisation des enfants parrainée par les comédiens Omar Sy, Fred Testot, Leïla Bekhti et l’animatrice de M6 Valérie Damidot,

– un site internet de traduction d’expressions franco-anglaises (http://www.linguee.fr/francais-anglais/traduction/que+du+bonheur.html),

– un film « Rien que du bonheur » (2003), promu par le site internet Allociné, de Denis Parent avec Bruno Solo, Alexandra Lamy et Geneviève Page où un critique de cinéma, un producteur et un comédien-réalisateur, qui se sont fait « plaquer » par leurs compagnes respectives, tentent d’écrire le scénario d’un film intitulé La Reine de Vénus pour « reconquérir la gent féminine »,

– le site web d’hébergement de vidéos Wat.tv où on peut trouver 34 épisodes de la série télévisée « Que du bonheur ! » et où 7 internautes sont abonnés,

– le nom de l’entreprise d’esthétique à domicile d’Amélie Roux (http://www.quedubonheur-esthetique.com/),

– un blog relatant divers destinations exotiques (Nouvelle Zélande, Thaïlande, Malaisie, Cambodge…) illustrées par des photos (http://que-du-bonheur.travelblog.fr/).

 

Sans porter de jugement moral, esthétique et culturel, on peut dire que le « Que du bonheur » d’Internet, qui symbolise et médiatise le bonheur contemporain, est donc culturel, amical, amoureux, humanitaire, esthétique, spirituel… « Rien de nouveau sous le soleil » donc, et on est loin de l’idéologie totalitaire que pourrait laisser présager « Que du bonheur » !

Plus loin, dans la même recherche, on peut trouver :

 

– un magasin de robes de mariée à Saint-Lô,

– une association qui organise des concerts à l’étang de Maure de Bretagne,

– un restaurant sur la pointe de Cap Coz à Fouesnant,

– une chanson sur Noël d’Ilona Mitrecey…

 

L’ouvrage « Que du bonheur » d’Eric Chauvier publié le 21 août 2009 apparaît très vite (dès la deuxième page) grâce à un lien hypertexte sponsorisé par l’entreprise américaine basée à Seattle Amazon qui est spécialisée dans le commerce électronique de produits culturels en général et de livres en particulier. Il suit :

 

– le roman On ne voyait que le bonheur de l’auteur de nombreux best-sellers Grégoire Delacourt et publié le 20 août 2014,

– un livre de recette[7] de bonheur intitulé Être heureux ce n’est pas nécessairement confortable – Trouver le bonheur et non ce que l’on croit être le bonheur… de Thomas d’Ansembourg publié le 16 octobre 2008,

– et la bande dessinée Les p’tits diables, Tome 5 : Que du bonheur ! d’Olivier Dutto publié le 7 juin 2006.

 

De nombreux ouvrages suivent celui d’Eric Chauvier puisqu’Amazon annonce pas moins de 13 923 résultats lors d’une recherche « Que du bonheur » sur le moteur de recherche de son site internet ! Mais l’expression complète « Que du bonheur » est loin de se retrouver dans chaque titre d’ouvrage, contrairement au mot « bonheur ».

 

 

On s’aperçoit que les voies du bonheur restent impénétrables ! L’objectif de bonheur reste le même à l’ère du numérique, mais les modalités sont évolutives, diverses et passent par des productions commerciales ou non. Essayons maintenant de comprendre la signification de l’expression « Que du bonheur » du point de vue de la personne qui la prononce.

 

 

Le « Que du bonheur » comme « prophétie auto-réalisatrice »

 

Il n’est pas certain que la personne (en l’occurrence l’ex-compagne d’Eric Chauvier dénommée X dans le roman), qui répète à l’envie « Que du bonheur » dans des situations habituellement génératrices de bonheur chez ses contemporains, soit au courant de toutes ces évolutions dans notre appréhension du bonheur, même si cette personne et cette expression sont bien les fruits de ces évolutions[8]. Est-elle pour autant si naïve ? En tout cas, il n’est pas certain que, par cette expression, elle veuille dire que :

 

– la vie n’est faite que de bonheur,

– la vie ne doit être que de bonheur tout le temps,

– elle détient le monopole de la définition du bonheur,

– tout le monde doit éprouver le même bonheur qu’elle dans les mêmes situations,

– le fait de dire cette expression va engendrer le bonheur aux alentours par contamination symbolique,

– nous tendons vers l’uniformisation universelle de la définition, de l’expression et de la pratique du bonheur…

 

En regardant de près, ce qu’Eric Chauvier qualifie d’injonction totalitaire ressemble peut-être davantage à une incantation[9]. La personne qui répète « Que du bonheur » sans arrêt espère peut-être que l’action qui consiste à dire cette phrase va avoir pour effet de faire advenir cet état de l’existence qu’est le bonheur, qui n’est peut-être pas si présent au moment où est prononcée l’expression. C’est le fameux « dire, c’est faire », c’est-à-dire le « discours performatif » étudié par John Austin. Malheureusement ou heureusement, on ne peut pas obtenir n’importe quel « faire » avec un « dire ». Si le « dire » est bien une performance (souvent publique) en soi, c’est-à-dire un « faire », ce « dire » ne peut pas tout faire.

Prenons l’exemple connu de discours performatif qui est le plus souvent utilisé. Lorsque le maire déclare un homme et une femme ou deux femmes ou deux hommes mariés, il produit bien un changement d’état. Son « dire » est bien un « faire » qui fait passer un ou plusieurs êtres d’un état (juridique, civil, social) à un autre.

Mais le maire n’est pas une sorte de « roi thaumaturge » du droit. D’une part, souvenons-nous que ce changement est juridico-administratif, même s’il peut provoquer d’autres changements, comme des changements au niveau des émotions chez les mariés, les témoins du mariage et les marieurs. D’autre part, ce changement est le résultat de tout un processus cérémoniel, formel, contractuel et juridique sur plusieurs semaines ou mois et pas immédiat comme dans un phénomène dit « magique ».

En effet, la préparation du mariage comporte la publication des bans pendant dix jours avant le mariage, ce qui consiste en l’apposition d’une affiche annonçant le projet de mariage à la porte de la mairie où le mariage sera célébré, mais également à la mairie du domicile de l’autre époux. Les mariés ou mariées doivent aussi fournir :

 

– Un extrait d’acte de naissance, délivré par la mairie du lieu de naissance depuis moins de 3 mois à la date du mariage (6 mois pour les Français nés à l’étranger, qui doivent demander une copie d’acte de naissance au Ministère des Affaires Étrangères – Service central de l’État Civil – 44941 NANTES CEDEX 09 – ou au Dépôt des papiers publics des DOM-TOM – 27 rue Oudinot – 75007 PARIS – si vous êtes nés dans un Dom-tom)

– Une justification de domicile

Une pièce d’identité (carte nationale d’identité, permis de conduire ou passeport)

– Une attestation de célibat rédigée sur papier libre

– Un certificat médical prénuptial datant de moins de 2 mois au jour du dépôt du dossier (imprimé fourni par la mairie)

– La liste des témoins et leurs coordonnées (4 au plus, majeurs)

– Un certificat notarié si un contrat a été conclu

 

Le mariage ne peut avoir lieu qu’au sein de la mairie, sauf si le tribunal accepte que cela ne soit pas le cas. Les mariés ou mariées et les témoins doivent signer le registre d’état civil. Le maire ou l’officier d’état civil doit informer les futurs mariés des devoirs de chacun en reprenant le code civil°:

 

– Art 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance.

– Art 213 : Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir.

– Art 214 : Si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives.

– Art 215 : Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie.

 

Donc la parole performative de l’officier d’état civil, qui peut paraître magique à celui qui viendrait à la cérémonie (cérémonie qui suit elle-même toute un ordonnancement traditionnel et contraignant), est issue de toute une suite de performances pendant un processus très formel.

Il est intéressant de noter à quel point le mariage n’est d’ailleurs pas seulement formel puisqu’est opéré un véritable contrôle des mœurs des futurs mariés qui doivent :

 

– avoir un domicile,

– avoir des proches témoins,

– avoir une identité juridique,

– être célibataires…

 

Il s’agit donc, pour l’autorité publique, de tenter de contrôler les mœurs passées et futures de ces derniers en ce qui concerne leurs obligations morales, économiques, sexuelles, amicales, familiales réciproques ainsi qu’envers leurs progénitures. Les mariages civils n’ont donc finalement pas grand chose à envier aux mariages religieux sur le plan moral, et d’autres autorités publiques (le juge civil) bénéficient d’un pouvoir de sanction tout aussi important pour prolonger la performance du maire.

Les cérémonies des Indiens Cherokee pour faire advenir la pluie sont tout autant formelles. Ce rituel formaliste est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’interagir avec des éléments non-humains, voire non-matériels c’est-à-dire informels. Les Indiens doivent être convaincus que les entités, pour qui ils dansent, ont prise sur cette partie du réel, et qu’ils ont eux-mêmes prises sur ces entités pour les soumettre à leurs désirs.

L’expression « Que du bonheur » est donc une sorte de « mantra »[10] que des personnes peuvent se réciter pour essayer de s’auto-convaincre, autant que d’essayer de convaincre les autres que le bonheur est sinon là, du moins en train d’advenir. C’est une sorte prophétie, une tentative de « prophétie auto-réalisatrice » selon le concept de Robert K. Merton. Ce dernier utilisait, au départ, le terme de « prédiction créatrice » dont voici la définition : « C’est, au début, une définition fausse de la situation qui provoque un comportement qui fait que cette définition initialement fausse devient vraie ». La définition fausse change la situation par le comportement qu’elle génère.

Merton s’appuie sur l’observation des problèmes d’intégration des Afro-Américains dans les syndicats aux États-Unis. Le fait que les Afro-Américains continuaient de travailler pendant les grèves était expliqué par leur supposée absence d’adhésion aux valeurs syndicales. Mais en réalité, ils étaient exclus de ces syndicats et ne pouvaient donc pas les suivre dans leurs activités militantes.

Autre « prophétie auto-réalisatrice », l’« effet Pygmalion », appelé aussi « effet Rosenthal & Jacobson » car les chercheurs Robert Rosenthal et Lenore Jacobson ont montré en 1968 que les enseignants pouvaient influencer les résultats de leurs élèves à condition d’avoir des préjugés à leur égard. Rosenthal et Lenore Jacobson ont fait passer des tests de QI à des enfants d’Oak School située dans un quartier défavorisé de San Francisco et ont donné les résultats à leurs enseignants uniquement. Mais les notes ont été distribuées aléatoirement, et 20% des élèves se sont vu attribuer un résultat surévalué. Or, lorsqu’un second test est fait passer en fin d’année, le groupe des 20% ont amélioré de 5 à plus de 25 points leurs performances au test d’intelligence.

L’étude de Ray Rist de 1970 aboutit au même résultat sans que le chercheur n’ait à mentir aux enseignants puisqu’il a simplement observé le comportement des enseignants et la trajectoire scolaire d’enfants de ghettos américains âgés de 5 ans pendant 3 ans. En quelques jours, les enseignants repèrent les meilleurs élèves, se focalisent sur eux (en les mettant au premier rang) et négligent les autres élèves moins rapides.

La « prophétie auto-réalisatrice » pessimiste – appelée « effet golem » – est tout autant, voire plus efficace que l’« effet Pygmalion ». Un père protecteur, une mère inquiète ou un professeur attentionné parviendront facilement à limiter les potentialités d’un enfant sans même en avoir conscience.

En ce qui concerne les « prophéties auto-réalisatrices » à propos du bonheur, tout se passe comme si, par une opération symbolique de grande puissance intentionnelle, la redéfinition de la situation actuelle comme heureuse pouvait advenir et propager ce bonheur. A l’évidence, il est plus facile de convaincre et de se convaincre de l’existence de ses souffrances, de sa malchance, de ses craintes, de ses peurs, de ses doutes concernant son avenir, mais l’expression opposée à « Que du bonheur » – donc « Que du malheur » – pourrait aussi manquer de crédibilité[11]. Il est bien plus difficile de se convaincre d’un bonheur qui n’existe pas et qui n’est que de l’ordre du possible. A fortiori, il est difficile de se convaincre et de convaincre qu’il n’y a que du bonheur partout et tout le temps. En effet, il y a toutes les chances que le bonheur de l’expression « Que du bonheur », malgré toutes les incantations et sortilèges possibles, soit limité de façon géographique et temporelle, c’est-à-dire lié à un contexte individuel et collective. D’ailleurs, le moment où on a conscience du bonheur est un moment où le bonheur s’est déjà éloigné tellement le bonheur est aliénant et tellement il est difficile d’être heureux et d’en avoir conscience simultanément comme l’ont théorisé les chimistes des passions qu’étaient René Descartes (Traité des passions)  et Baruch Spinoza (L’Éthique). C’est au moment où on tente de cueillir le jour (« carpe diem ») que ce jour nous échappe et meurt, comme une fleur commence à mourir au moment où elle est cueillie.

Les personnes qui répètent inlassablement qu’il n’y a « Que du bonheur » ressemblent parfois à des tartuffes qui ont les plus grandes difficultés à atteindre le bonheur et à se convaincre eux-mêmes que le bonheur existe, et qu’ils peuvent donc l’éprouver et le faire éprouver. Mais qui n’hésitent pas, malgré cela,  à annoncer prophétiquement et avec fierté, qu’ils savent exactement comment l’atteindre grâce à des recettes magiques, tout en ayant conscience qu’ils auront du mal à convaincre les autres, quel que soit leur charisme. Ils considèrent donc stratégiquement qu’ils doivent utiliser l’incantation « Que du bonheur » pour espérer améliorer leur « efficacité symbolique » (Claude Lévi-Strauss).

Le « Que du bonheur » peut donc être une sorte de « cache-misère ». Par sa répétition infinie, il tente d’étouffer une autre voix intérieure qui dit de façon tout aussi répétitive mais cachée ou semi-consciente :

 

– « Je souffre »,

– « Je vais être licencié »,

– « Il/elle me trompe »,

– « J’ai raté ma vie »,

– « Je veux divorcer »…

 

Ainsi, on peut imaginer que le « cas X », c’est-à-dire la petite amie d’Eric Chauvier, répétait sans arrêt « Que du bonheur » pour combler l’état de manque dans lequel elle se trouvait, un manque de bonheur dû à plusieurs facteurs dont peut-être Eric Chauvier lui-même ! La propagande du « Que du bonheur » semble devoir tenter d’être proportionnellement aussi forte que nos faiblesses intérieures pour espérer la masquer, voire la retourner.

Le « Que du bonheur » n’incite guère à la réflexion car il semble viser à saturer notre pensée d’idées pour faire advenir une émotion de bonheur. S’il n’y a « Que du bonheur », alors il n’y a pas besoin de réfléchir car nous faisons alors consubstantiellement corps avec la totalité de la réalité. Chosifiés, objectivés, nous ne faisons plus qu’un avec le monde. Or, Eric Chauvier a raison de souligner que la conscience nous sépare, du moins nous fait prendre de la distance, avec la réalité, y compris avec nous-mêmes. Notre dépendance vis-à-vis des déterminismes socio-culturels ne nous empêche pas d’user de notre liberté que nous ne pouvons pas éviter d’avoir, comme nous l’a expliqué Jean-Paul Sartre. Nous pouvons difficilement éviter d’être libre (du moins, d’un point de vue philosophique), comme nous pouvons difficilement éviter de nous rendre compte qu’il n’y a pas « Que du bonheur ».

 

 

Les effets de la « prophétie auto-réalisatrice » « Que du bonheur » sont donc à relativiser, surtout si on considère cette expression comme un « lieu commun ».

 

 

Le « Que du bonheur » comme « lieu commun »

 

Les stéréotypes, lieux communs, clichés, poncifs, platitudes, banalités sont souvent critiqués. Mais ces expressions semblent des nécessaires pour vivre en société et ne pas s’auto-diluer dans l’analyse permanente et infinie de la complexité du réel. En effet, ils produisent de lien social et donc du plaisir et du bonheur. Ils permettent de dire que nous nous ressemblons, que nous avons le même langage, les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, que nous pouvons partager nos émotions, donc que nous sommes ensemble, que nous formons un groupe. Ils sont très contextualisés, c’est-à-dire liés à une langue, un pays, une région, une ville, un quartier, un âge, un métier, une situation, une ou plusieurs années. Selon Aristote, ils constituent les bases d’entente entre différents interlocuteurs, qui permettent de dépasser les tensions, contradictions et conflits que l’argumentation peut apporter. Ce sont des lieux où nous pouvons vivre ensemble pour converser, échanger, dialoguer. Alors que la grammaire, la syntaxe, la conjugaison sont quasiment inflexibles pendant des siècles, les lieux communs actualisent le langage de part son innovation permanente.

En ce qui concerne la fonction socio-communicationnelle, rien n’est plus éclairant sur ce sujet que les commentaires de journalistes sportifs d’une radio où le langage devient une jouissance intense. Alors que les athlètes vivent un moment physiologique et spectaculaire d’une grande force, les commentateurs doivent reconstituer ce réel-spectaculaire, et ainsi constituer un autre réel-discursif qui puisse donner idée de ce qui se passe. Et cela passe par des habitudes de langage bien spécifiques compréhensibles du plus grand nombre, et qui puissent être sources de plaisir pour les auditeurs, un plaisir qui se rapproche de celui des spectateurs et des téléspectateurs qui ont un accès direct à l’événement.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que Mots en toc et formules en tic, petites maladies du parler d’aujourd’hui[12] soit écrit par un animateur radio Frédéric Pommier, chroniqueur à France Inter (même si ses attaques visent en priorité la télévision). Le média radio ne communique que par la voix, le silence, les sons, la musique et a donc besoin de produire, davantage que la télévision[13], un travail de médiation discursif et une connivence langagière avec l’auditeur. L’écrivain Pierre Merle, qui a publié de nombreux ouvrages sur l’évolution du langage dont Panorama aussi raisonné que possible de nos tics de langage[14], pense même que c’est de l’explosion des « radios libres » que date l’inflation d’expressions toutes faites !

Voici quelques exemples auxquelles s’attaque Frédéric Pommier : « Monter au créneau », « revoir sa copie », « reprendre la main », « aller au chevet », les « foules d’anonymes », « sous haute surveillance », « jouer à la maison », « le dernier des grands », « revisiter » une œuvre, la question « faut-il avoir peur ? ». Il voit dans ces mots et expressions une maladie contemporaine, une « maladie auditivement transmissible » (MAT) : les « mots en toc » seraient « en toc », c’est-à-dire artificiels, mais aussi issus de troubles obsessionnels compulsifs, tandis que les expressions – « formules en tic » – reviendraient comme des tics de langage, c’est-à-dire des manies.

Mais ceux, à l’image des journalistes, qui produisent volontairement ce type d’expression, recherchent avant tout de la connivence phatique[15]. Ils inventent ou utilisent ludiquement un langage à la manière de l’argot pour se faire comprendre et se socialiser grâce à une sorte de virtuosité langagière passant par des figures de rhétoriques. En l’occurrence, « Que du bonheur » est une forme d’hyperbole qui permet à X de substituer « Les Seychelles, c’était que du bonheur » à « La plupart du temps, j’ai eu beaucoup de plaisir lors de ce séjour vacancier aux Seychelles ». L’emphase, l’exagération et l’amplification, que comporte l’expression « Que du bonheur », permettent de synthétiser une information qui ne demande qu’à être partagée et à irradier les interlocuteurs.

Ceux qui les produisent involontairement en ont besoin pour s’exprimer car ils éprouvent justement des difficultés pour le faire. Ces expressions sont alors des « béquilles langagières » pour parer à leurs lacunes en termes de capitaux symboliques et communicationnels, lacunes qui peuvent dues à leurs origines sociales ou à une situation source de stress, d’adversité, de complexité, d’aliénation. Les tics sont comme des « mots tuteurs » et peuvent avoir plusieurs fonctions :

 

– permettre la respiration de celui qui s’exprime (il peut ainsi réfléchir, se détacher de son propre discours tout en le maintenant),

– éviter de se mettre en avant en utilisant des phrases sans contenus (« c’est clair »),

– montrer l’appartenance à un groupe social particulier (« nonobstant », « n’est-ce pas », « effectivement »).

 

Francis Goyet, auteur de Le sublime du lieu commun. L’invention rhétorique dans l’antiquité et à la Renaissance[16], peut nous expliquer en quoi les lieux communs tels que « Que du bonheur » ne sont pas apparus avec les émissions de télé-réalité ou avec le développement du marketing et du management. En effet, ces lieux communs devaient enseigner « l’art de tirer des arguments & des syllogismes »[17]. « Alliés traditionnels de l’invention oratoire, ils formaient une topique capable de fournir la matière de tout discours et, à ce titre, figuraient en bonne place dans les rhétoriques scolaires. »[18] Une rhétorique combattue par les philosophes du XVIIIème siècle, et avant cela, dès 1662, par la Logique de Port-Royal.

Mais chassée par la fenêtre, la rhétorique revient au galop. C’est même devenu un jeu de créer des mots ou expressions pour briller intellectuellement, humoristiquement, socialement à travers le nouveau medium appelé réseau social numérique qu’est Twitter. Cette technologie de l’information et de la communication impose de s’exprimer au sein de messages ne dépassant pas 140 signes, ce qui oblige à toutes les circonvolutions, inventions, détournements langagiers. Par exemple, en utilisant les fameux hashtags, c’est-à-dire des mots-clés qui peuvent soit faciliter des discussions collectives (#remaniement, #gazdeschiste, #Gaza, #JeSuisCharlie…), soit amuser (#stopmoyenage, #derien, #pendantcetempsla, #gouvernercestpleuvoir…) et qui font eux-mêmes l’objet d’une codification marketing où il s’agit d’éviter 7 erreurs selon un conseiller en marketing[19] :

 

1 : Ne pas vérifier un hashtag avant de l’utiliser

2 : Rédiger un hashtag trop long ou trop moche

3 : Utiliser trop de hashtag dans un même message

4 : Abuser d’un même hashtag

5 : Utiliser des espaces

6 : Rendre le hashtag trop difficile à comprendre

7 : Ne pas promouvoir le hashtag

 

Mais ce qui peut déranger aujourd’hui, en tout cas Eric Chauvier, est l’apparition massive et surabondante des lieux communs dans les médias et en particulier dans le média télévisuel qui est largement associé aux classes populaires et à leur culture (jugée pauvre, aliénante, abrutissante…) et qui est souvent dévalorisé chez les élites économiques et/ou culturelles. Par exemple, on peut voir l’apparition de lieux communs dans les « micros-trottoirs » (c’est-à-dire les interviews réalisés dans la rue avec des passants censés être pris au hasard) où les personnes sont interrogées sur des activités ou des phénomènes banals, communs, répétitifs – la météo, les vacances… – et où il est a priori difficile d’évité la banalité tant la question posée par le journaliste peut être fermée, tant la situation est contrainte (surtout d’un point de vue temporel) et tant la réponse attendue est évidente et peu propice à la créativité intellectuelle : les personnes interrogées ne sont pas préparées à répondre à la question, ils sont pris au dépourvu, ils sont en mouvement vers une autre activité…[20] Un journaliste pourra chercher à faire sortir les personnes interrogées de la banalité, mais beaucoup rechercheront au contraire le lieu commun pour que tout le monde puisse s’y reconnaître, de la même façon que tout le monde sera content de recevoir une carte postale ou chacun pourra se reconnaître dans les très rituels « marronniers » dont l’encyclopédie d’internet Wikipédia non donne une liste quasi-exhaustive :

 

– Passage à l’heure d’été et à l’heure d’hiver.

– L’estivage et le retour des bêtes dans la vallée.

– La rentrée scolaire et le poids des cartables.

– La rentrée littéraire.

– Les fêtes, comme les courses de Noël,

– Le soleil et la canicule en été.

– Les marchés de Noël.

– Les sans-abris qui souffrent du froid en hiver.

– Les gens qui postent leur déclaration de revenus au dernier moment.

– Le baccalauréat en France en juin et juillet : l’épreuve de philosophie, les candidats les plus jeunes ou les plus âgés…

– La fête des Mères, des Pères, des grands-mères.

– L’ouverture de la chasse ou le concours de pêche local.

– Les vendanges, l’arrivée du beaujolais nouveau.

– Les défilés de haute couture.

– Les soldes en janvier et fin juin/début juillet.

– Les augmentations de prix à la rentrée.

– Comment soigner sa gueule de bois le lendemain du réveillon

– Les régimes minceur à l’approche de l’été.

– La vaccination antigrippale

– La fête de la musique (21 juin)

– Les départs (début juillet) et les retours (mi-août) des Congés d’été

– Les embouteillages sur la route des vacances.

– Le 14 Juillet (fête nationale française : préparation des feux d’artifices, bals des pompiers, défilés militaires…)

– La revente des cadeaux de Noël sur internet

 

Dans ce calendrier bien rempli, qui nous rappelle les fêtes religieuses et païennes antiques, le travaille du journaliste ne consiste pas alors à apporter des informations nouvelles et inédites sur l’actualité, mais à faire état rituellement de l’espace-temporel dans lequel la population passe et le ressenti qu’il suscite[21].

Les lieux communs ont aussi été beaucoup critiqués dans les émissions de « télé-réalité » où il y aurait une survalorisation de femmes et d’hommes « sans qualité »[22], qui sont débarrassés des scories de leur milieu, de leur profession, de leur éducation le temps d’une émission[23]. Les règles de ces émissions sont fondées sur des principes de la méritocratie républicaine puisque chaque candidat dispose au départ des mêmes moyens et sont, ou présentés comme, placés dans une situation égalitaire. La réussite ne provient pas de capacités intellectuelles supérieures (leur niveau de quotient intellectuel), de connaissances culturelles extraordinaires, d’un statut social élevé, du niveau et de l’origine du diplôme, de la catégorie socioprofessionnelle, de l’ampleur de leur réseau social (familial, amical, professionnel), de productions et réussites publiques antérieures (écriture d’un livre, élections politiques, vente de CD, réussite à un concours, découverte scientifique…), mais de stratégies relationnelles, de psychologie humaine, d’intelligence émotionnelle et qualités physiques (force, agilité, endurance, beauté). Or, si la société valorise officiellement les principes de la méritocratie républicaine et démocratique, ce sont des critères davantage aristocratiques qui sont officieusement souvent les plus efficaces. Les personnes qui participent aux émissions de « télé-réalité » semblent vouloir changer les critères de starisation traditionnels[24]. Ils passent de l’anonymat à la surmédiatisation de façon quasi-immédiate et peuvent y retourner très vite[25]. Ce court-circuitage des règles et du processus de valorisation prédéterminent le jugement sur les possibles lieux communs qui sont issus de ces programmes et qui peuvent être expliqués par plusieurs facteurs :

 

– les faibles capitaux symbolico-communicationnels et socio-culturels des candidats,

– le stress des candidats qui est lié à la situation de parler en public et devant la caméra,

– la répétition des actions et situations dans lesquelles se trouvent les candidats,

– le besoin de socialisation des candidats en apprenant les règles du groupe et en ajustant son langage.

 

Quant au management et au marketing, ils sont pour le premier ce qui structure et organise les entreprises, et, pour le second, ce qui donne de la visibilité mercantile aux productions des entreprises. Donc les expressions « Que du bonheur » que l’on retrouve dans management et le marketing sont des productions symboliques du capitalisme, du libre échange, du libéralisme. Ils donnent l’impression, aujourd’hui techniquement possible, de créer et gérer, de vendre et acheter du bonheur jour et nuit à la manière des pilules de Prozac. Or, le bonheur, ou ce qui lui ressemble et s’en rapproche, serait, dans de nombreuses définitions philosophiques, anticapitaliste. Le « Que du bonheur » du management et du marketing cacherait ou tenterait de pacifier, les conflits d’intérêts, les rapports de force, la concurrence, les intérêts économiques, la recherche du profit.

 

 

Conclusion

 

Après cet essai de contextualisation et d’explication de l’expression « Que du bonheur », revenons à l’ouvrage Que du bonheur qui est à la fois court et dense. Ce n’est ni une monographie ni un traité. Il se situe à mi-chemin entre l’écrit littéraire et l’enquête ethnologique, sans être, en fait, ni l’un (car il n’y a pas de dramaturgie, ni réellement de personnage mais un élan de subjectivité soutenu par une écriture très travaillée) ni l’autre (car il n’y pas de méthodologie scientifique tout en disant quelque chose sur la société humaine d’aujourd’hui). A mi-chemin aussi entre le pamphlet (un pamphlet qui serait étayé par des ouvrages scientifiques notamment) et l’essai (un essai qui serait très critique). Un peu comme « le petit fait vrai »[26] de Nathalie Sarraute. En tout cas, il s’agit d’une réflexion percutante, intéressante, stimulante, innovante où l’auteur nous fait part, avec ses tripes et son cœur, de ses angoisses, souffrances, doutes, peurs… Pour cela, il convoque John Austin, Michel Foucault, Ludwig Wittgenstein ou encore Stanley Cavell, penseur de l’ordinaire. Ce même « ordinaire » qui intéresse tant Eric Chauvier, qui est d’ailleurs directeur avec Bernard Traimond de la collection « Des mondes ordinaires » chez l’éditeur Le bord de l’eau.

Son analyse philosophique, linguistique et politique vise à mieux comprendre son ordinaire qui est « ce qui peut vaciller, s’effondrer, être dissonant »[27]. Eric Chauvier essaye de caractériser les instants de malaise où peuvent naître des expressions stéréotypées qui renvoient elle-même à des perceptions stéréotypées. Selon lui, l’absence de marqueur contextuel nous rendrait passif face aux logiques de standardisation, nous conduirait à l’indifférence et la négligence, à manquer de réflexivité par rapport aux événements du monde social, nous inciterait à la peur, l’anxiété, l’angoisse… ce qui rétrécirait notre humanité. Ce qu’il analyse comme une crise du langage aboutirait donc à une crise de la culture[28]. En effet, selon Eric Chauvier, l’expression « Que du bonheur » ne serait pas dans l’époque, et ce serait plutôt l’époque dans son entièreté qui serait dans cette expression décadente.

Nous devons donc apprendre à développer notre dissonance, selon Eric Chauvier. Or, nous sommes souvent dissonants malgré nous, du fait de nos subjectivités et des aspérités auxquelles nous sommes confrontés tout au long de la vie, qui font que le « Que du bonheur » se contexualise nécessairement à un moment ou à un autre face au principe de réalité et à la mauvaise conscience sartrienne. Mais pour Eric Chauvier, il s’agit d’être dissonant volontairement, épistémologiquement, phénoménologiquement[29], c’est-à-dire d’être des observateurs attentionnés et critiques du réel ordinaire et extraordinaire avec ses contraintes, ses accoutumances, ses nécessités, ses habitudes, ses réflexes, ses conditionnements qu’établissent les mots, pour mieux en devenir des acteurs politiques de tout notre corps. Il s’agit de commencer par écouter ce qui se dit et regarder ce qui se fait, se réapproprier le langage, qui fait le ciment humain et est, pour Eric Chauvier, l’inéluctable médiation dans l’accès à la connaissance du réel, « domestiquer sa vie ordinaire » (Ralph Waldo Emerson), donc de devenir des citoyens finalement.

Voilà un beau projet où le scepticisme critique et révolté sera sans doute constructif et où les différentes dissidences dissonantes produiront peut-être de l’harmonie collective, donc du bonheur !

 

 

 

[1] En fait ce dictionnaire existe déjà, du moins sous la forme d’un petit lexique et en ce qui concerne les expressions issues de la téléréalité. Il a été élaboré par une journaliste de Télérama, hebdomadaire qui est à l’origine d’un autre ouvrage d’Éric Chauvier : Contre Télérama (Allia, Paris, 2011). Il comprend des expressions ou des mots tels que « Aventure », « Leçon de vie », « Rien lâcher, tout donner », « Entre guillemets ». Voici, par exemple, la définition qu’on y trouve de l’expression « Que du bonheur » : « De préférence accompagné d’un sourire épanoui, « c’est que du bonheur » est multifonction. Il peut être employé par un candidat contraint et forcé de conclure son « aventure » sur une note joyeuse. Ou vociféré par un animateur promettant un franc moment de rigolade. Il peut aussi être affirmé par Monsieur tout le monde sur une plage de vacances lors du JT. » (SOENEN Marie-Hélène, « Le parler télé ? “Que du bonheur” », Télérama, 25/07/2011, http://television.telerama.fr/television/le-parler-tele-que-du-bonheur,71403.php) L’expression est peut-être « multifonction », mais elle n’est peut-être pas décontextualisée. Il semble s’agir, pour la personne interrogée par le média, de trouver une expression qui soit compréhensible, courte, efficace, valorisante face aux effets aliénants et émotionnels des médias.

[2] Même s’il tente de s’expliquer sur le sujet (en ce qui concerne sa relation amoureuse et philosophique avec ce qu’il appelle, avec un peu de mépris médical, le « cas X » (p9)), nous ne rentrerons pas ici dans des considérations psychologiques pour tenter d’expliquer pourquoi Éric Chauvier s’attaque particulièrement à « Que du bonheur » plutôt qu’à des centaines d’expressions du même genre qui éclosent régulièrement. Nous ne rentrerons pas non plus dans des débats linguistiques.

[3] Eric Chauvier parle de « mode d’emploi » p21.

[4] Eric Chauvier prend soin de donner la liste des philosophes allergiques au bonheur – comme Friedrich Nietzsche – mais oublie tous les autres.

[5] http://www.topchretien.com/topmessages/view/872/ce-nest-que-du-bonheur.html

[6] POULAIN Sebastien, « Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites », RadioMorphoses (en cours de publication)

[7] Une année 2014 riche en recettes de bonheur puisque le film « Les Recettes du bonheur » réalisé par Lasse Hallström est sorti le 10 septembre 2014. On peut y voir un jeune Indien arriver dans le petit village de Saint-Antonin-Noble-Val pour ouvrir un restaurant indien, mais qui doit faire face au chef d’un célèbre restaurant étoilé au guide Michelin (« Le Saule Pleureur »…). Du moins jusqu’au moment où il tombe amoureux d’une charmante sous-chef française et décider d’allier cuisine indienne et française. S’il y a bien au final un « bonheur interculturel », ce sont les ex-coloniaux qui dominent les ex-colonies immigrés puisque la célèbre chef prend sous son aile le jeune cuisinier pour le faire progresser.

[8] Ne connaissant pas X et n’ayant que peu d’informations sur elle dans l’ouvrage, en dehors des occasions où elle dit « Que du bonheur », de son milieu social (plutôt riche), de certains de ses goûts, il est difficile d’en parler. Dans certains de ses ouvrages, Eric Chauvier a parfois tendance à abuser des spéculations et des généralisations anthropologiques, c’est-à-dire à partir de phrases ou d’expressions et à oublier l’ethnographie des faits sociaux, ce qu’il appelle une « enquête » (p9) ou « recherche » (p14).

[9] Une incantation consiste à enchanter les choses du monde, c’est-à-dire à les rendre vivante, grâce à différents procédés, formules, instruments, techniques (POULAIN Sebastien, « Le réenchantement du récit radiophonique comme réenchantement du monde », Recherches en Communication, n°37, 2013, http://sites.uclouvain.be/rec/index.php/rec/article/viewArticle/9373

[10] La répétition a un rôle fondamental dans la plupart des religions : c’est une manière de sécuriser le dogme, d’intérioriser les normes, de solidifier la croyance, de consolider la communauté, de tester l’adhésion…

[11] C’est ce qui arrive à Cassandre qui ne cesse d’annoncer les conséquences néfastes de la Guerre de Troie mais ne parvient pas à l’empêcher. Et après la guerre, même Agamemnon, qui s’est épris d’elle, ne la crois pas. Il se fait donc assassiné par Egisthe, amant de sa femme Clytemnestre, lors de son retour à Mycènes.

[12] POMMIER Frédéric, Mots en toc et formules en tic, petites maladies du parler d’aujourd’hui, Seuil, Paris, 2010

[13] Il existe de nombreux reportages ou documentaires télévisés ou cinématographiques où les commentaires parlés et écrits sont inexistants et où le point de vue du cinéaste se devine grâce au montage. Pensons à l’émission de télévision documentaire belge « Striptease ». Il existe des formes radiophoniques similaires comme dans l’émission « Les pieds sur terre » sur France Culture du lundi au vendredi entre 13h30 et 14h00, mais où il y a d’abord une présentation contextuelle du reportage par la présentatrice Sonia Kronlund.

[14] MERLE Pierre, Panorama aussi raisonné que possible de nos tics de langage, Fetjaine/La Martinière, Paris, 2008

[15] La fonction phatique du langage est le rôle que joue un énoncé dans l’interaction sociale. Elle se différentie de la fonction informative du message que la fonction phatique précède, accompagne, soutient…

[16] GOYET Francis, Le sublime du lieu commun. L’invention rhétorique dans l’antiquité et à la Renaissance, Édition Honoré Champion, Paris, 2000

[17] Cf. Antoine Arnauld et Pierre Nicole et, en particulier, « Des lieux ou de la méthode de trouver des arguments. Combien cette méthode est de peu d’usage », La logique ou l’art de penser, Paris, Guillaume Desprez, 1683 [1662], Paris, Flammarion, 1970, ch. 17, 3ème partie, p293-297

[18] BERNIER Marc André, « La critique des fausses beautés de l’éloquence dans le traité du beau (1715) de Jean-Pierre de Crousaz », Revue de théologie et de philosophie, 136, 1, 2004, p28.

[19] LEMBERT Sylvain, « Community Management : 7 erreurs à éviter pour vos hashtags », webmarketing-com.com, 26 août 2014, http://www.webmarketing-com.com/2014/08/26/29462-community-management-7-erreurs-eviter-vos-hashtags#sthash.QuCEtdz6.dpuf

[20] Les chercheurs, politiques, artistes… sont interrogés sur leurs travaux, recherches, actions… auxquels ils consacrent des jours et même des années ce qui leur permet de sortir de la banalité. Faisons référence à l’article de Pierre Bourdieu sur l’« opinion publique » qui traite de la façon dont les sondeurs interviewent et qui peut a fortiori s’appliquer pour la télévision ou la radio (« L’opinion publique n’existe pas », Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, Paris, 1984, p222-235, http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/opinionpub.html).

[21] Contrairement à Wikipédia qui définit le marronnier comme un « article ou un reportage d’information de faible importance meublant une période creuse, consacré à un évènement récurrent et prévisible » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Marronnier_(journalisme) consulté le 15 juillet 2015), ce type de programme n’est pas liée à « une période creuse », mais à un rituel. Il ne s’agit pas de simples « routines techniques » mais bien d’« habitudes culturelles » pour solidifier le groupe social, rappeler les règles, redonner de l’énergie : « Sans projet autre que son propre accomplissement, sans rattachement qu’à des valeurs socialement importantes, le rite profane, lié à une tradition familiale, régionale, à un métier ou à la mode, trouve sa logique dans sa réalisation et se légitime par l’enchantement que produit son rythme, sa symbolique et son effectuation dans un cadre social qui en élabore les séquences, les codes et les obligations (jeux olympiques, concert rock, chasse à courre). » (RIVIERE Claude, « Rites et rituels », in Sylvie Mesure et Patrick Savidan (sous la direction de) Le dictionnaire des sciences humaines, PUF, Paris, p1026)

[22] Je reprends le titre du roman de Robert Musil où ce dernier a une démarche scientifique comme modèle pour élaborer de la littérature. Les émissions de « télé-réalité » ressemblent d’ailleurs à des lieux d’expérimentations scientifiques semi-ludiques et semi-professionnelles d’interactions humaines.

[23] Notons tout de même que le spectateur apprend très tôt le prénom (qui peut être un pseudo), le sexe, l’âge, voire la profession et qu’il a loisir d’en apprendre davantage sur son caractère, sa personnalités, ses qualités d’expression, voire ses origines, son passé, ses projets… si les producteurs décident que ces informations sont pertinentes et qu’elles méritent de s’y intéresser.

[24] MORIN Edgar, Les stars, Seuil, Paris, 1972

[25] En réalité, il existe tout un processus de sélection avec des critères propres au format pour pouvoir participer au jeu, mais ce ne sont pas des critères aristocratiques. Certains candidats peuvent déjà avoir quelques expériences, notamment médiatiques, mais c’est incomparable avec les effets de notoriété du passage sur une chaine comme TF1 et M6 pendant plusieurs semaines ou mois, même si le retour est plus que probable à la fin.

[26] « ’Le petit fait vrai’, en effet, possède sur l’histoire inventée d’incontestables avantages. Et tout d’abord celui d’être vrai. De là lui vient sa force de conviction et d’attaque […] cette désinvolture qui lui permet de franchir les limites étriquées où le souci de la vraisemblance tient captifs les romanciers les plus hardis et de faire reculer très loin les frontières du réel. Il nous fait aborder à des régions inconnues où aucun écrivain n’aurait songé à s’aventurer, et nous mène d’un seul bond aux abîmes. » (SARRAUTE Nathalie, L’Ère du soupçon, Gallimard, Paris, 1956, p69)

[27] Entretien de Josyane Savigneau avec Eric Chauvier, « Eric Chauvier : « L’ordinaire, c’est ce qui peut vaciller, s’effondrer » », Le Monde, 11/02/2011, http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/11/eric-chauvier-l-ordinaire-c-est-ce-qui-peut-vaciller-s-effondrer_1478644_3232.html

[28] Dans un ouvrage publié la même année et chez le même éditeur (La crise commence là où finit le langage, Allia, Paris, 2009), Eric Chauvier explique que ce qui se cache derrière l’utilisation du mot « crise » employé, selon l’auteur, bien trop souvent et à propos de choses très différentes, ce qui a pour résultat de faire perdre tout sens au mot. Nous pouvons aisément le suivre sur ce sujet. Mais en quoi pourrait-on parler davantage de crise de la culture ou du langage que de crise économique ou financière ? Autrement dit, en quoi parvient-il à prouver que la langue (française) est en voie/x d’extinction, du moins, a perdu ce qui faisait sa soit disant essence ? Faut-il rappeler, par exemple, que la langue française est issue du latin, du grec, du francique, du gaulois, de l’allemand, de l’arabe, de l’italien… et n’a pas attendu que les Etats-Unis d’Amérique dominent politiquement, économiquement et culturellement le monde pour emprunter des mots anglais.

[29] Précisément, il s’agit « s’accepter, face aux mots du bonheur sans contexte, comme corps éprouvé et malaisé, comme conscience révoltée, comme porte-à-faux communautaire [d’une part en traquant les dérives de ce langage afin que sa vacuité saute aux yeux du plus grand nombre, d’autre part en alimentant in situ sa dissonance » (p44).